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Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département opinion de l'IFOP

Les climatosceptiques "se recrutent plutôt à droite"

LEMONDE pour Le Monde.fr | 18.11.10 | 17h22  •  Mis à jour le 18.11.10 | 17h26

 

Guillaume : Que veut dire climatosceptiques ?

Jérôme Fourquet : On entend par ce terme les personnes qui remettent en cause ou nuancent fortement l'idée selon laquelle un phénomène de réchauffement climatique serait aujourd'hui à l'œuvre, et dont la cause serait liée aux activités humaines, notamment par l'effet des émissions de CO2.

Lud : Quel pourcentage de climatosceptiques y a-t-il en France ?

Nous avons constaté, dans notre enquête publiée aujourd'hui dans Le Monde, qu'environ un quart des Français adhéraient à cette thèse, et donc doutaient de l'impact du comportement humain sur le réchauffement climatique.

Poseidon : Pouvez-vous tracer le portrait-robot, s'il existe, du climatosceptique ?

Les climatosceptiques se recrutent d'abord dans les tranches d'âge les plus âgées (plus de 65 ans). Il s'agit plus souvent d'hommes que de femmes, et on constate également une sur-représentation dans l'électorat de droite.

Adrien : Pourquoi les personnes âgées sont-elles moins sensibles que les plus jeunes sur la question du réchauffement climatique ?

Je pense qu'on touche ici au rapport de l'homme avec la nature. Les générations les plus âgées ont grandi durant les "trente glorieuses" et demeurent, pour beaucoup, imprégnées de certaines valeurs mettant en avant le mythe prométhéen de la capacité de l'homme à maîtriser la nature.

Ce sont également des générations où l'idéologie productiviste et l'attachement à la société de consommation sont très importants.

Par ailleurs, reconnaître l'impact de l'activité humaine, au cours des dernières décennies, sur le réchauffement climatique est plus dur pour ces générations, qui peuvent se sentir "coupables" alors que cette culpabilité est moins forte dans les jeunes générations, dont la "responsabilité" est moins évidente.

Lucien :  Comment se placent les thèses climatosceptiques par rapport aux autres craintes (terrorisme, chômage, etc.) ?

On a mesuré non pas le climatoscepticisme par rapport à d'autres menaces, mais le réchauffement climatique. Et ce thème se place dans la hiérarchie des craintes des Français assez loin derrière la crise économique et la menace terroriste.

Pour autant, quand on s'intéresse uniquement aux menaces environnementales, la question du réchauffement climatique arrive en tête des préoccupations.

Guest :  A-t-on des preuves avérées de lien entre climatosceptique et lobbyiste énergétique ?

Il m'est difficile de répondre précisément sur ce sujet. Néanmoins, on observe, dans notre enquête, que les thèses climatosceptiques sont beaucoup plus répandues et en forte progression aux Etats-Unis qu'en France. Or on sait qu'aux Etats-Unis, d'importants lobbies et groupes énergétiques sont engagés dans une campagne visant à remettre en cause le thème du réchauffement climatique.

Pierre :  Si 25 % sont climatosceptiques, cela veut-il dire que 75 % adhèrent à la thèse de la responsabilité des hommes dans le réchauffement ?

Tout à fait. On a effectivement 74 % des Français qui disent que l'augmentation de la température observée depuis un siècle est "avant tout due aux effets de l'activité humaine". A titre de comparaison, cette proportion n'est que de 50 % aux Etats-Unis.

Nol : Voit-on une évolution de ce chiffre d'un quart de Français concernés ? Y a-t-il corrélation (perverse) entre matraquages médiatique et augmentations des sceptiques ?

Nous n'avons pas à proprement parler de points de comparaison sur cette question précise. On constate néanmoins que par rapport à 2008, le niveau d'inquiétude sur le réchauffement climatique a connu une baisse sensible. Nous sommes aujourd'hui 41 % à estimer que c'est la menace environnementale la plus grave, contre 53 % il y a deux ans.

Gérard D. : La manière d'appréhender le débat sur le réchauffement climatique a-t-elle un rapport avec le niveau socioculturel ?

C'est l'une des surprises de notre sondage : les clivages sur la question du réchauffement climatique se font d'abord sur un critère d'âge, puis d'orientation politique, et très peu en fonction du niveau social ou du niveau de diplôme.

En d'autres termes, il y aura plus d'écart entre un jeune cadre et son père, lui-même cadre, qu'entre le jeune cadre et un jeune ouvrier sur la question du réchauffement climatique.

Pierre : N'est-il pas paradoxal que sur une question scientifique de cet ordre, le niveau d'étude soit si peu discriminant ? Quelle est votre interprétation ?

Effectivement, ce résultat ne semble pas évident à première vue. Il peut s'expliquer par le fait que, d'une part, tous les diplômés n'ont pas forcément une culture scientifique très développée, d'autre part, par le fait que les manifestations du réchauffement climatique correspondent à des phénomènes et qui peuvent avoir un très fort impact dans l'opinion quel que soit le niveau de diplôme, qui sont donc facilement appréhendables par le plus grand nombre. Je veux parler, par exemple, de la fonte des neiges des glaciers ou des tempêtes et inondations plus violentes que par le passé.

Camille :  Quelle est l'influence des climatosceptiques des Etats-Unis ? Sont-ils particulièrement puissants ?

L'étude fait ressortir de vraies différences d'appréciation sur le sujet de part et d'autre de l'Atlantique. Les thèses climatosceptiques semblent nettement plus répandues aux Etats-Unis qu'en France.

On peut y voir l'influence de campagnes actives menées par les climatosceptiques, mais peut-être, également, un meilleur accueil réservé à ces thèses dans la société américaine, très attachée à son mode de vie et de consommation aujourd'hui très critiqué ailleurs dans le monde.

Arturo : La France est-elle spécifique en matière de climatoscepticisme ? Les "Claude Allègre" ont-ils bonne presse en Europe ? L'opinion est-elle aussi tranchée qu'en France (66%) ?

Je serais tenté de dire que la France présente une certaine spécificité dans le sens où l'adhésion à l'idée du réchauffement climatique est plus forte que dans d'autres pays européens.

En d'autres termes, les climatosceptiques ont apparemment moins d'influence en France que dans d'autres pays. Une enquête réalisée par l'IFOP pour Le Monde à la veille du sommet de Copenhague dans plusieurs pays avait montré que c'était en France que la menace climatique était la mieux perçue.

Marie : Ne donne-t-on pas aux climatosceptiques, par un souci de démocratie mal conceptualisé, une part trop grande, en particulier dans les médias ?

Quand on interroge les Français sur la gravité du réchauffement climatique telle qu'elle est décrite dans les médias, une majorité (46 %) estime qu'elle est plutôt réaliste, et 14 % déclarent même qu'elle est sous-estimée. On peut donc en conclure que nos concitoyens estiment que la menace climatique est correctement traitée dans les médias et que la part accordée à une vision moins catastrophiste n'est pas très importante.

Raphael : Est-il vraiment sérieux de mesurer l'opinion plutôt que les faits ? J'ai l'impression que l'opinion générale est plus forte que les faits en eux-mêmes.

Comme dit l'adage, la perception de la réalité n'est pas la réalité. Pour autant, il nous semble utile et intéressant de pouvoir connaître le ressenti et la perception de nos concitoyens sur ce débat de société, dont les répercussions vont engager des choix politiques importants.

Arnaud : Le fait d'utiliser le terme de "climatosceptiques" présentant ces gens comme "ayant forcément tort" n'influe-t-il pas sur la mesure d'opinion "êtes-vous climato-sceptique ou êtes-vous normal ?"

Effectivement, en matière de sondage, les mots ont leur importance. C'est pour cela que, comme vous le soulignez, nous n'avons pas utilisé, dans le questionnaire, explicitement le terme de "climatosceptique", qui peut être connoté.

L'estimation du poids de ce courant de pensée a été faite à partir de questions qui ont été posées de manière, on l'espère, neutre et équilibrée.

Quentin : Comment expliquez-vous qu'une personne comme Claude Allègre reçoive tant de crédit dans les médias alors qu'il représente une minorité dans le monde scientifique (ceux qui réfutent la mise en cause de l'homme) ?

69 % des Français nous disent qu'ils ont déjà entendu parler de la remise en cause de la réalité et de la gravité du réchauffement climatique par certaines personnalités politiques et scientifiques. Ce chiffre montre donc qu'effectivement l'audience de ces thèses a été importante.

Néanmoins, seules 40 % des personnes ayant entendu parler de ces thèses se disent convaincues.

Arnaud : Le terme "climatosceptique" regroupe deux opinions très différentes : ceux qui réfutent la thèse d'un réchauffement et ceux qui l'acceptent mais ne voient pas d'influence de l'homme dessus. Ne faudrait-il pas traiter différemment ces deux opinions dans les études statistiques ?

Il se trouve qu'on enregistre, dans notre enquête, à peu près la même proportion de personnes à considérer soit que l'activité humaine est à l'origine du réchauffement climatique, soit que ce phénomène est réel et grave. On a donc une certaine convergence entre ces deux opinions qui, vous avez raison, ne sont pourtant pas tout à fait identiques.

Vincent : Quel est le poids des climatosceptiques sur le plan politique ? Sont-ils sur-représentés ou sous-représentés, par exemple, dans l'hémicycle ou aux autres postes de pouvoir ?

De mon point de vue, j'ai plutôt l'impression qu'il existe aujourd'hui, dans la classe politique, un certain consensus sur la réalité du réchauffement climatique. Certaines personnalités apparaissent plus critiques, mais me semblent plutôt isolées et minoritaires. En termes de positionnement, elles se recrutent plutôt à droite, à l'instar de ce qu'on constate dans notre enquête, où les sympathisants de l'UMP sont plus sceptiques que ceux de gauche sur ce sujet du réchauffement climatique.

Calamar dubitatif : Pourquoi n'y-a-t-il pas de prise de position officielle du pouvoir en place sur cette question ?

Je pense qu'une initiative politique comme celle du Grenelle de l'environnement peut s'assimiler à une prise de position officielle des plus hautes instances de l'Etat sur la réalité du phénomène.

On se souvient également de la forte implication du gouvernement dans la préparation du sommet de Copenhague. Il me semble donc que le "politique" en France a clairement choisi son camp dans ce débat.

Vincent : N'est-il pas du rôle du ministère de l'écologie de communiquer des faits au citoyens ? Surtout que nous avons pas mal d'éléments officiel maintenant.

Si la réalité du réchauffement climatique semble assez partagée dans notre pays, il n'en demeure pas moins que certaines catégories de la population restent plus interrogatives. Il conviendra donc, pour la nouvelle ministre de l'environnement, de communiquer peut-être et d'abord en direction de ces publics.

DkR : Vous dressez un portrait type du climato-sceptique dans une réponse plus haut. Sait-on quels sont les arguments principaux en faveur du climato-scepticisme qui sont les plus reconnus par ce portrait type ?

Nous n'avons pas posé de questions spécifiques sur ce point. On peut néanmoins faire l'hypothèse que c'est à la fois l'impact humain sur le phénomène qui est contesté par ce public, mais aussi la réalité même du processus de réchauffement qui est minorée ou niée par ces sceptiques.

Guest : Quel peut bien être l'intérêt d'un tel débat sur le climatoscepticisme ?

Cette interrogation et la réalisation de ce sondage ont été motivées par le souhait de pouvoir mesurer l'impact des prises de position de personnalités très connues, comme M. Allègre en France, mais aussi de toute la polémique qu'il y a eu autour du "Climategate".

Réaliser cette enquête aujourd'hui prend également son sens vis-à-vis de l'agenda politique. Nous avons une nouvelle ministre de l'environnement, et celle-ci doit faire face à un mouvement d'érosion ou de lassitude, décelable dans d'autres enquêtes, sur la préoccupation environnementale.

Le "greenwashing" qui a envahi les médias a contribué à cette saturation ou démobilisation partielle de l'opinion sur la question environnementale. Dans ce contexte, il nous paraissait intéressant de disposer d'un état des lieux de l'opinion sur l'adhésion aux thèses des climatosceptiques.

Chat modéré par Olivier Biffaud
 

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  • CHAMPIGNAC 14h17

     Il existe un bobino Réchauffiste, diffusé par France Inter, qui se termine par un "Vite, ça chauffe !". Il est significatif que le dit bobino est retiré dès qu'il fait froid, preuve de la volonté de manipulation des braves gens. Si ça chauffait "pour de vrai", pourquoi ne pas continuer à le diffuser même quand il gèle méchamment, comme la semaine à venir ? Enfin, si une glaciation se profilait, ou un réchauffement de 30 degrés, on comprendrait l'inquiétude, mais là ? On fera avec sans problème. Répondre


  • Jean-Pierre Bardinet 20/11/10 - 18h50

     Compte tenu de la propagande éhontée (médias, films catastrophe, documentaires) en faveur du réchauffement climatique anthropique, il est réconfortant de voir que nombre de Français restent très sceptiques. Car les médias occultent les données d'observation dérangeantes (T, niveaux et températures océaniques,...), ne parlent jamais de la théorie de Svensmark, en test au CERN (projet CLOUD), ou des publications qui mettent à mal le dogme du RCA. Omerta, désinformation, mensonges sont la règle.. Répondre


  • nicotine 19/11/10 - 21h35

     C'est vrai. STOP aux bobos qui autorisent des tours à Paris pour satisfaire l'avidité des promoteurs. Répondre


  • Cagouille 19/11/10 - 18h23

     Crise climatique, énergétique, écologique, sanitaire, démopcratique, des valeurs, économique, financière, sociale... en bref crise anthropologique, il n'y a pas de pire sourd que celui qui ne veux pas entendre ;-)) Le changement radical de nos modes de production et de consommation est inéluctable, il y en a pour qui se sera plus dur que pour d'autres. Répondre


    • champignac 19/11/10 - 18h37

       Le retour au mode de vie rêvé des "Visiteurs" ? Commencez le premier en vous séparant de votre ordinateur, puis coupez le courant chez vous. Et circulez à cheval, si vous savez monter.


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